Les négligences et les démolitions menacent notre identité et notre prospérité collectives.
Lettre ouverte publiée simultanément dans Le Devoir.
Par sa présence dans la vie collective et par la mémoire qu’il porte, le patrimoine bâti marque notre identité et celle de nos territoires tout en illustrant la diversité de l’aventure humaine au Québec. Ces bâtiments existants sont plus qu’un témoin du passé ; ils représentent une composante essentielle et incontournable pour répondre aux questions de développement, de logement abordable ou de transition écologique, des enjeux pressants au Québec. Mais, leur sort reste largement absent de la campagne électorale.
Oublié, le patrimoine s’est donc invité tout seul. D’une part, par l’UNESCO, qui s’intéresse au projet de troisième lien et à ses éventuels impacts patrimoniaux sur le Vieux-Québec, site dont l’inscription au Patrimoine mondial a été fièrement enchâssée dans la Loi sur la capitale par l’Assemblée nationale en 2016. D’autre part, par l’incertitude frappant d’importants bâtiments ou ensembles patrimoniaux, notamment de propriété publique, et leur requalification ; par exemple, les lieux de culte, la maison mère des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie à Longueuil ou, à Montréal, l’école FACE, l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice et les ensembles hospitaliers du Royal Victoria ou de la Miséricorde. Enfin, par le cri du cœur de citoyens face aux menaces d’une densification tous azimuts, sans égard à l’identité et au patrimoine des centres-villes et des cœurs de village.
Alors que se multiplient les promesses partisanes de réduction de l’État, d’allègements réglementaires ou d’échappatoires de type « superpouvoirs », faute d’une politique gouvernementale et d’objectifs clairs en patrimoine, on peut craindre un retour aux démolitions massives et aux projets mal intégrés qui, il y a 50 ans, ont appauvri ou défiguré le Québec.
En 2026, on peut moins facilement plaider l’ignorance. À la suite de l’audit de la vérificatrice générale et à la modification de la loi en 2021, les municipalités ont dû réaliser d’importants inventaires du patrimoine bâti pré-1940. Le portrait qui en ressort est celui d’un patrimoine très diversifié ; il compte des dizaines de milliers de bâtiments et d’ensembles qui contribuent à l’identité et à la vie collective du Québec, de ses régions et de ses communautés. Cet actif accumulé par les générations passées, est une richesse aujourd’hui pour demain. Négliger ou éliminer ces bâtiments ou ensembles pour servir des intérêts particuliers à court terme menace notre identité et notre prospérité collectives.
En plus, ces bâtiments sont disponibles et pourraient déjà être requalifiés afin de répondre aux besoins actuels de logement ou d’espaces communautaires. Leur valorisation contribuerait aussi à transformer notre économie, encore trop centrée sur le neuf aux dépens du bon usage de l’existant, comme on le voit avec nos bâtiments publics et nos infrastructures. Cela, pour autant qu’on mette en place les conditions propices à réaliser de telles requalifications sans dénaturer le patrimoine ; par exemple, adapter la réglementation, les normes, les procédures et les modes de financement, et reconnaître les expertises et les savoir-faire tout en formant la relève pour assurer la réussite de tels projets. Le patrimoine bâti fait partie de la solution !
Dans ce contexte, Héritage Montréal appelle les formations politiques à s’informer des enjeux actuels et à se préparer à assumer pleinement leurs futures responsabilités en matière de sauvegarde et, surtout, de valorisation du patrimoine immobilier québécois. À cet effet, voici trois propositions concrètes réalisables dans les 100 jours du prochain gouvernement.
- Assurer, accroître et pérenniser les financements pour le patrimoine et sa requalification, notamment le patrimoine religieux, et former un groupe de travail sur les nouveaux modèles de financement à l’instar de celui créé en 2013 sur la philanthropie culturelle.
- Mandater la Régie du bâtiment du Québec pour qu’elle mène, en s’adjoignant des expertises spécifiques du patrimoine, une adaptation des codes et normes pour la requalification et la doter de ressources destinées à cette fin.
- Instaurer un mécanisme crédible, transparent et efficace de suivi de l’état des bâtiments patrimoniaux du gouvernement et des organismes qui en relèvent, et des programmes de maintien et de requalification.
Comme il l’a fait pour tant d’autres domaines, le Québec doit enfin se doter d’une politique du patrimoine, véritable pacte social intergénérationnel qui établirait des principes et des objectifs clairs. Non seulement elle aidera le futur gouvernement à agir et à exercer ses compétences avec cohérence, mais elle renforcera aussi la distinction du Québec par une approche novatrice, pertinente et tournée vers l’avenir.