Mémoire d’Héritage Montréal. Remis à la Commission sur la culture, le patrimoine et les sports. Mai 2021
Table de matières
- Présentation d’Héritage Montréal
- Introduction
- Objet de la consultation
- Inventaire et caractérisation du patrimoine industriel de Montréal
- Analyse du patrimoine industriel de Montréal et de son intérêt patrimonial
- Propositions
- Conclusion
1. Présentation d’Héritage Montréal
Héritage Montréal (HM) est un organisme indépendant non partisan créé pour « Promouvoir et encourager la protection de l’héritage historique, architectural, naturel et culturel des collectivités de la province de Québec » (Lettres patentes, 15 octobre 1975). Il accomplit cette mission par une œuvre éducative auprès de la population, des propriétaires et des détenteurs de patrimoine ainsi qu’auprès des professionnels et des décideurs publics ou privés. Il contribue aux réflexions, aux consultations, aux démarches ou aux projets qui touchent au patrimoine construit, paysager, mémoriel, archéologique ou naturel, à sa protection, à sa mise en valeur et à son enrichissement.
Parmi les actions et programmes d’Héritage Montréal, on notera :
- Co-organisation d’un 1er colloque international à Montréal (1983) et expositions sur les waterfronts et la réaffectation des bâtiments industriels ;
- Participation aux consultations, concertations et comités sur le Vieux-Port de Montréal (depuis 1978) ;
- Demandes de citation et de constitution d’un arrondissement historique pour le secteur des écluses Saint-Gabriel ;
- Participation à la publication Canal de Lachine – Paysage industriel, du CCA ;
- Participation à la Table de concertation du canal de Lachine ;
- Participation aux travaux de la CMM sur les ensembles patrimoniaux pour le PMAD ;
- Opérations de sauvegarde (Redpath, pont noir de Saint-Ambroise/Saint-Augustin, Silo 5, pinte de lait, affiche Farine Five Roses…) ;
- Participation au groupe de travail formé par la Division du patrimoine il y a 3 ans pour préparer cette consultation ;
- Participation au groupe de travail ayant formulé l’énoncé d’intérêt patrimonial de l’ancienne brasserie Molson ;
- Participation à la démarche de concertation sur Lachine-Est ;
- Participation à la rédaction des principes ICOMOS – TICCIH
- Plateforme HMtl/Mémento
- Résolutions de l’Assemblée générale
Héritage Montréal s’est donné un cadre de références et d’orientations sur la mise en valeur du patrimoine dans le cadre d’un développement urbain et social qui ne répond pas qu’à des intérêts particuliers. Ainsi, son Assemblée générale a adopté des résolutions endossant la Déclaration québécoise du patrimoine, enjoignant aux autorités de procéder aux réformes longtemps promises et ratifiant les définitions et principes de développement qui servent l’organisme dans son évaluation de tout projet.
Sur le plan du patrimoine, Héritage Montréal se préoccupe principalement de celui qui participe à la dimension humaine et culturelle de l’espace urbain vivant – édifices remarquables ou modestes, monuments d’art ou de génie civil, vestiges de toutes époques, quartiers, ensembles comme le Vieux-Montréal, le canal de Lachine, le mont Royal, le boulevard Saint-Laurent ou l’archipel. Au plan du développement, l’organisme vise à ce que chaque projet cherche à contribuer au plaisir des usagers actuels et au patrimoine dont la génération suivante, dans 25 ans, sera fière. Ensemble, ils forment le tableau suivant qui sert de base au présent commentaire.
| Les 5 dimensions patrimoniales associées aux lieux vivants de la ville | Les 5 principes d’excellence en développement urbain |
|---|---|
| Le construit (bâtiments, aménagements, ouvrages d’art, art public…) | Pertinence et recevabilité du projet |
| Le paysage (échelle, caractères des rues, éléments caractéristiques, repères bâtis, vues, topographie…) | Prise en compte du patrimoine et du contexte urbain |
| Le mémoriel (toponymie, usages, traditions, événements marquants, savoir-faire, rituels, associations…) | Exemplarité du processus d’élaboration, d’évaluation et de mise en œuvre |
| L’archéologique (traces dans le sol ou le bâti témoignant d’activités ou de présences humaines…) | Innovation et créativité démontrées dans le projet et sa réalisation |
| Le naturel (géologie, réseau hydrographique, flore, faune, monuments de la nature…) | Durabilité, impact à court, moyen et long terme et apport au patrimoine de la prochaine génération |
Ce mémoire a été préparé sous la responsabilité du Comité Patrimoine et Aménagement (COPA) en tenant compte des réflexions, positions et propositions de l’organisme sur le patrimoine, l’aménagement et les processus de participation de la population aux décisions qui affectent l’environnement urbain et humain dans ses dimensions historiques, architecturales, culturelles et identitaires
2. Introduction
La consultation publique dont il est question dans ce mémoire porte sur des orientations à l’étude pour mieux conserver et mettre en valeur les ensembles industriels d’intérêt patrimonial de Montréal dans le cadre de l’élaboration du Plan d’urbanisme et de mobilité 2050. Ces orientations nous sont présentées dans le document Ensembles industriels d’intérêt patrimonial – orientations proposées qui est accompagné d’un document de 46 fiches ainsi que d’une carte interactive, présentant autant d’ensembles identifiés comme exceptionnels par les services municipaux responsables de ce travail.
Si Héritage Montréal regrette aujourd’hui la perte et la dégradation de nombreux ensembles et bâtiments industriels majeurs causées par une certaine inertie quant à la sauvegarde et la préservation du patrimoine industriel, nous sommes aujourd’hui heureux de prendre part à cette consultation dûment attendue, depuis l’adoption du Schéma d’aménagement de l’agglomération montréalaise en 2015. Nous souhaitons également souligner le travail accompli par la Division du patrimoine et la Commission sur la culture, le patrimoine et les sports dans le cadre de ces consultations et espérons qu’il sera suivi de mesures concrètes.
Nous soulignons au passage que ce travail est notamment basé sur les Principes conjoints ICOMOS-TICCIH pour la conservation des sites, constructions, aires et paysages du patrimoine industriel, adoptés à Dublin en 2011, auxquels Héritage Montréal se rallie également. Nous sommes d’ailleurs d’avis que ces quatre principes (présentés ci-bas) devraient également être au cœur de la mise en œuvre des opérations de mise en valeur et de requalification des ensembles d’intérêt patrimonial montréalais.
- Étudier et comprendre les constructions, sites, aires et paysages industriels et leur valeur patrimoniale ;
- Assurer la protection et la conservation efficaces des constructions, sites, aires et paysages du patrimoine industriel ;
- Conserver les constructions, les sites, les aires et les paysages du patrimoine industriel ;
- Présenter et communiquer les valeurs patrimoniales des constructions, sites, aires et paysages du patrimoine industriel pour sensibiliser le public et les entreprises et soutenir l’éducation et la recherche (ICOMOS-TICCIH, 2011).
3. Objet de la consultation
La consultation publique porte sur des orientations à l’étude pour mieux conserver et mettre en valeur les ensembles industriels d’intérêt patrimonial de Montréal, présentées dans le document Ensembles industriels d’intérêt patrimonial – orientations proposées.
D’emblée, la définition proposée pour de tels ensembles est la suivante :
Des regroupements particulièrement complexes de bâtiments industriels, structures de génie civil, machines, instruments, outils et équipements divers appartenant à une seule ou à plusieurs compagnies (Schéma d’aménagement et de développement de Montréal, 2015, p. 75).
Compte tenu de la nature du sujet, justement reconnu par la Ville comme fondamental à l’identité de Montréal, il nous semblerait d’emblée pertinent de préciser ce qu’on entend par « ensembles industriels » dans le cadre de la présente consultation. En effet, cette appellation ne comprend pas, en toute logique, les ouvrages de génie civil comme les ponts ou encore les équipements techniques publics comme les incinérateurs. Aussi, si l’on comprend la priorisation des grands ensembles industriels en retrait du tissu urbain au profit de structures solitaires ou mieux intégrées aux quartiers – il faut bien commencer quelque part ! -, il paraît nécessaire de préciser pourquoi. Les critères de sélection des ensembles devraient également être détaillés, explicités et partagés. Certes, certaines exclusions sont en partie explicitées en p. 7 et 8 du document Ensembles industriels d’intérêt patrimonial – orientations proposées, mais le tableau reste incomplet. On aimerait notamment savoir quelles sont les autres démarches en cours ou envisagées et comment elles s’arriment avec la démarche dont il est question dans cette consultation. De la même manière, la visée de l’exercice mérite d’être plus explicite. Quel est l’objectif de ces consultations, quelles sont les prochaines étapes et les échéanciers visés ? Il est primordial et urgent que la Ville se dote d’une vision cohérente pour le patrimoine industriel en général et pour ces grands ensembles en particulier.
Parmi les critères à expliciter, signalons celui de « retrait de la trame urbaine » et une lecture du territoire qui porte essentiellement sur le sud de l’agglomération, excluant ainsi de grandes concentrations plus récentes comme celles de Parc-Extension, Chabanel/Port-Royal ou encore de l’arrondissement Saint-Laurent. Aussi, si le lien avec le transport maritime ou ferroviaire est important, on ne devrait pas négliger celui avec les corridors énergétiques, le réseau routier ou, depuis près d’un siècle, aérien, voire hydroaérien.
En parallèle, il serait utile de diffuser l’entièreté des ensembles industriels d’intérêt identifiés dans le contexte de cette consultation. En effet, si 164 ensembles ont été considérés, seuls les 46 jugés d’un intérêt exceptionnel, déterminés par un comité interne, sont présentés. Ceci servirait notamment à mieux informer les citoyens et à les sensibiliser quant à la nature et à l’importance de notre patrimoine industriel.
Enfin, Héritage Montréal note que le patrimoine de l’Est de l’île, lequel est pourtant présenté sur la carte interactive, ne figure pas dans le document de 46 fiches. Même si on se limite à la Ville de Montréal (ce qui exclut Montréal-Est), il devrait y avoir une fiche sur le territoire industriel de Pointe-aux-Trembles.
4. Inventaire et caractérisation du patrimoine industriel de Montréal
La caractérisation d’un ensemble d’objets nécessite l’identification de critères menant à l’élaboration d’une typologie (comme c’est le cas, par exemple, des types résidentiels montréalais). Déjà, quelques critères sont identifiés, formellement ou non, dans le document de consultation, notamment dans la définition proposée et, surtout, dans les caractéristiques sommaires des ensembles sélectionnés (p. 4) : vastes terrains, souvent peu accessibles, et en retrait de la trame urbaine, repères urbains, liens existants avec le transport ferroviaire et maritime, aménagement minéral, présence de friches, contamination, tant industries en opération qu’abandonnées ou avec des usages éphémères et, enfin, tant propriétés publiques que privées. Mais une typologie des ensembles comme des structures incluses dans ces ensembles reste à faire. Les grands ensembles industriels sont souvent dotés de plusieurs infrastructures de formes très distinctes qui ne peuvent se prêter à tout type d’usage. Une typologie exhaustive des ensembles et des bâtiments industriels nous semble ainsi nécessaire à l’élaboration d’une vision d’ensemble, mais aussi de propositions spécifiques de requalification. Il faudrait s’assurer d’inclure l’entièreté des 164 ensembles retenus afin de construire la typologie suggérée.
Outre les critères présentés en page 4, les éléments suivants pourraient être considérés dans l’élaboration de cette typologie :
- Époque de construction, année des ajouts, etc. ;
- Partie d’un réseau (p. ex. canal Lachine, chemin de fer, etc.) versus isolé ;
- Organisation spatiale : bâtiment « principal » (avec adresse sur rue) et bâtiments « accessoires » ou véritable campus (y a-t-il un plan d’ensemble ? Existe-t-il des réseaux internes ?) ;
- Forme : bâtiments atypiques (grands halls, silos, cheminée, bâtiment-machine, etc.) vs bâtiments urbains plus conventionnels (sous-entendu : plus facilement requalifiables à diverses fins « urbaines ») ;
- Fonction et usages : notamment entreposage vs production.
Cette typologie faciliterait à coup sûr la suite du processus, permettant notamment de clarifier et de prioriser les enjeux. Dans un contexte où l’on vise ouvertement la requalification de certains de ces grands ensembles, une évaluation de l’état des lieux serait également nécessaire (état de contamination, état de dégradation, état de conservation, etc.). Le lieu devrait être le point de départ de tout projet de requalification. Plutôt que d’essayer d’intégrer un projet dans un espace qui serait difficilement adéquat, nous pensons important de privilégier des projets qui sont conçus sur mesure pour des espaces spécifiques, surtout lorsqu’il s’agit d’espace et de volumétrie hautement atypiques.
5. Analyse du patrimoine industriel de Montréal et de son intérêt patrimonial
L’analyse proposée porte sur les enjeux et les valeurs patrimoniales du patrimoine industriel de Montréal.
5.1. Les enjeux
Les enjeux sont largement présentés en fonction des activités en cours : le bâtiment est-il toujours en opération ou à requalifier ? Cette distinction est en effet importante, les deux situations entraînant des stratégies différentes de conservation. Il faudrait toutefois éviter une trop grande étanchéité dans l’analyse. Un ensemble pourrait par exemple être seulement partiellement utilisé (comme c’est le cas de la cour de service des carrières et son incinérateur vacant). Un ensemble toujours en opération pourrait aussi se transformer rapidement en immeuble abandonné. Sans évidemment être en mesure de prédire l’avenir, il serait peut-être utile d’inclure cette possibilité parmi les enjeux et d’explorer les potentialités de conversion à cet égard.
Il serait aussi pertinent de relier ces enjeux à l’exercice typologique proposé, ce qui permettrait assurément de les développer et de mieux encadrer l’avenir. Enfin, dans les deux cas, les enjeux ne sont pas que « négatifs ». La littérature sur le patrimoine industriel vacant nous montre bien que ces espaces se transforment souvent en des milieux d’innovation et de faire-ensemble. Par exemple, avec la désindustrialisation, plusieurs secteurs ou ensembles industriels abandonnés sont devenus des espaces de non-conformité et d’appropriation informelle. Il s’agit donc de les considérer et de les présenter comme des potentiels pour le développement de la ville. Dans un contexte d’appropriations informelles, il peut par ailleurs être intéressant de collaborer avec les citoyens concernés. Les lieux vacants peuvent sembler désinvestis, mais ils deviennent parfois des lieux identitaires ou de socialisation et un réinvestissement, même informel, peut contribuer à la relance d’un secteur. Ainsi, il serait sûrement utile de traduire ces possibilités en potentialités, mettant en lumière les obstacles à surmonter.
5.2. Les valeurs patrimoniales
Quelques valeurs patrimoniales sont déjà identifiées dans le document sur les orientations (p. 15). L’exercice typologique qui reste à faire devrait permettre d’en identifier d’autres. Par exemple, au-delà de la qualité formelle et spatiale des ensembles, il serait intéressant de reconnaître les savoir-faire associés à l’industrialisation et de cette manière, la valeur immatérielle des lieux à l’étude. Il serait également pertinent d’inclure la valeur paysagère puisque, comme indiqué dans les documents de cette consultation, le patrimoine industriel constitue bien souvent un repère urbain à l’échelle locale ou même régionale. À cet égard, notons que si l’essentiel de ces ensembles vacants devra trouver de nouveaux usages, il est aussi possible que certains restent vacants, en attendant un projet de requalification ou parce qu’on aura choisi d’en faire une ruine urbaine. Cette dernière option a d’ailleurs eu beaucoup de succès dans certaines régions fortement industrialisées, notamment dans la vallée de la Ruhr en Allemagne ; il ne faudrait pas la balayer du revers de la main.
Landschaftspark Duisburg Nord source : © Diadis/dreamstime.com
L’exercice de planification concertée proposé, incluant la production d’un énoncé de l’intérêt patrimonial, permettra de poursuivre cet exercice d’identification des valeurs et de les adapter aux divers ensembles. À ce titre, Héritage Montréal suggère de clarifier ce qu’on entend par la notion de lien avec les quartiers puisque la présentation des caractéristiques des ensembles d’intérêt (p. 4) les qualifie de : « souvent peu accessible et en retrait de la trame urbaine avoisinante ».
6. Propositions
6.1. Vision
La vision est généreuse et englobante, correspondant à tout ce qu’on pourrait qualifier de patrimoine industriel. Il serait peut-être utile de la centrer sur le patrimoine industriel retenu, sans nécessairement renier la vision large proposée. Une vision large qui, dans les faits, ne cible que certains sites spécifiques pourrait donner l’impression d’une vue d’ensemble et de cohérence pour le patrimoine industriel montréalais en général, ce qui n’est pas le cas. La notion d’ancrage dans le quotidien des quartiers, par exemple, ne semble pas correspondre à la majorité des ensembles à l’étude, comme nous le signalons précédemment.
6.2. Approche
Héritage Montréal adhère pleinement à l’approche de planification concertée et de participation citoyenne (p. 17). Considérant la difficulté d’accès à certains sites et les types d’occupation en cours, en particulier dans les bâtiments et ensembles en opération mais aussi dans ceux qui sont vacants, le défi semble toutefois de taille. Un tel engagement nécessitera de bien outiller les diverses parties prenantes, notamment (mais pas seulement) afin de mettre en œuvre les propositions 1 et 3 (p. 21 et 24) concernant la production d’une documentation historique et d’un énoncé de l’intérêt patrimonial et d’orientations avant toute intervention, proposition que salue d’ailleurs Héritage Montréal.
Puisque toute démarche concertée nécessite le partage d’informations, Héritage Montréal insiste pour que soient diffusées le plus largement possible les informations existantes, tant sur les bâtiments et ensembles que sur leurs valeurs patrimoniales. Par ailleurs, il serait pertinent que cette concertation soit également éclairée de l’expérience citoyenne, de connaissances formelles, informelles, mémorielles qui viendraient ainsi enrichir la connaissance scientifique et-ou technique.
Héritage Montréal appuie bien sûr la poursuite de l’identification des ensembles d’intérêt exceptionnel (proposition 2, p. 23) et salue l’exercice qui a déjà été fait par le biais des 46 fiches présentées dans le contexte de ces consultations. Il est toutefois de notre avis que cette démarche mériterait d’être plus transparente, incluant notamment les critères de sélection de ces ensembles. Dans le but de sensibiliser les citoyens et citoyennes à l’importance et à la valeur du patrimoine industriel, il serait également pertinent d’étoffer les fiches de manière à préciser davantage l’histoire et la mémoire de lieux, la valeur et la qualité des bâtiments, etc.
De la même manière, s’il est intéressant de voir l’approche « paysages identitaires » de cet exercice, qui sera bien utile dans le cadre d’un outil de planification territoriale comme le futur Plan d’urbanisme et de mobilité, il le serait tout autant qu’on tienne compte de la valeur historique, technologique ou sociale de ces ensembles. Aussi, proposons-nous que les ensembles industriels d’intérêt vacants et requalifiés ne servent pas seulement de point de repère dans le paysage, mais de legs à partager à l’ensemble de la population à travers un accès public aux ensembles ainsi que la mise en place d’une identification de l’histoire des lieux, de sa symbolique sociale ou de son importance novatrice que ce soit architecturalement ou technologiquement parlant. Il faut être en mesure de reconnaître la valeur d’un ensemble aux bâtiments d’allure ordinaire et dépourvu de cheminée, château d’eau ou autre élément signal dans le paysage, mais qui serait, par exemple, l’évidence d’une invention majeure, de la participation de Montréal aux efforts de guerre ou de l’instigation d’une entreprise commerciale de grande envergure comme celle du téléphone au XIXe ou de la pharmaceutique au XXe. Cet exercice de revalorisation des ensembles industriels devrait ainsi être accompagné d’un plan de communication solide et d’une signalétique de choix permettant ainsi que ces lieux de génie puissent être plus accessibles, mis en valeur et célébrés par des aménagements respectueux du déjà-là.
La proposition 3 (p. 24) concernant l’acceptabilité sociale du projet paraît intéressante, mais mériterait d’être clarifiée. Notamment, pourquoi l’acceptabilité sociale serait-elle limitée aux ensembles de valeur exceptionnelle ? Aussi, bien que la consultation puisse effectivement engager une certaine acceptabilité sociale, elle peut aussi faire l’objet de conflits. Rappelons surtout qu’il s’agit d’un outil servant à connaître l’avis des citoyens, leur permettant ainsi de contribuer à la fabrication de leur milieu de vie.
Héritage Montréal appuie également la proposition d’adopter une démarche d’urbanisme transitoire dans le cas de certains ensembles exceptionnels sous-occupés ou vacants appartenant à la Ville de Montréal. La recherche sur la conservation du patrimoine bâti nous démontre bien souvent que la meilleure façon de préserver un lieu est de l’occuper. À cet égard, il pourrait être pertinent d’envisager et de planifier un programme d’occupation rapide, même si temporaire, de certains bâtiments et ensembles encore en opération dans le but d’assurer le bon fonctionnement des lieux, et ce, en amont des fermetures. Par ailleurs, il serait aussi pertinent de mieux distinguer l’urbanisme éphémère – ou temporaire – de l’urbanisme transitoire. En effet, ces deux formes d’occupation (l’une visant un investissement provisoire et l’autre, la mise en place d’un projet pérenne) constituent des pistes fort intéressantes pour la requalification des ensembles industriels, mais il s’agit de pratiques bien distinctes qui ont des répercussions et des potentiels différents. Si ces pratiques découlent à l’origine d’occupations citoyennes informelles, elles constituent aujourd’hui des outils d’urbanisme de plus en plus prisés par les villes, notamment celles qui connaissent d’importants problèmes de vacance. Aussi, bien que nous comprenions que la Ville ne puisse se porter garante des bâtiments dont elle n’est pas la propriétaire, nous sommes d’avis que l’urbanisme temporaire et transitoire mériterait d’être encouragé et facilité dans les édifices publics comme privés, considéré comme un outil servant à contrer la vacance et à en minimiser l’impact sur les secteurs avoisinants.
Outre la requalification par des usages transitoires, Héritage Montréal suggère d’explorer et de documenter les usages compatibles, maximisant l’intégrité et l’authenticité des lieux et respectant aussi l’esprit du lieu, et ce surtout – mais pas seulement – dans le cas des cas de valeur exceptionnelle. À cet égard, nous estimons d’ailleurs que les activités industrielles ou connexes, par exemple les usages manufacturiers 2.0 (à l’exemple de Détroit), mais aussi les ateliers d’artistes et d’artisans, devraient être priorisées. Ces usages ont de multiples avantages, notamment en ce qu’ils permettent de conserver les lieux d’emplois, mais aussi parce qu’ils s’avèrent bien souvent les usages les plus compatibles avec les ensembles industriels.
Pour identifier le mieux possible les usages compatibles, Héritage Montréal suggère aussi de profiter de l’occasion offerte par cet exercice global pour développer l’outil qu’est l’étude d’impact patrimonial. Complémentaire à l’évaluation de l’intérêt patrimonial, cette étude permettrait de mieux comprendre les modifications induites par un projet ainsi que les effets qu’un projet risque d’avoir sur le patrimoine visé et d’ainsi d’évaluer si les impacts négatifs peuvent être évités ou réduits, voire compensés et comment. Par ailleurs, la typologie et la volumétrie souvent extraordinaires des ensembles industriels ne sauraient se prêter à toute forme d’usage. Aussi, serait-il pertinent que les projets de requalification soient réfléchis à partir des espaces disponibles et non l’inverse. Pour cette raison, nous recommandons qu’un inventaire exhaustif des bâtiments et ensembles vacants, incluant notamment l’état et la typologie des lieux, soit fait et rendu accessible au public.
En ce qui a trait aux constructions insolites, mais essentielles, qu’on peut retrouver dans ces grands ensembles industriels, tels que les cheminées, les châteaux d’eau, les pylônes, les ponts roulants ou les enseignes, Héritage Montréal est d’avis qu’elles mériteraient un traitement et des actions spécifiques. En effet, dans ces cas-là, la discussion sur les usages qui est si importante et familière en urbanisme devient moins pertinente et pourtant, il est impératif que ces structures soient préservées et mises en valeur.
Héritage Montréal juge important de cibler dès maintenant les parties prenantes et leurs rôles, tant dans le cas des propriétés municipales que dans celui des autres propriétés. Il pense notamment au Service de la gestion et de la planification immobilière de la Ville, dans le cas des immeubles municipaux, et aux arrondissements, premiers intervenants en matière de protection du bâti sur leur territoire. Il faudra aussi innover en matière d’outils de mise en œuvre pour appuyer les arrondissements, mais aussi les occupants en place et les occupants éventuels, en particulier ceux qui n’ont pas les ressources nécessaires : peaufiner la réglementation d’urbanisme certes, mais aussi développer des incitatifs, des stratégies foncières, des partenariats, surtout en vue de maintenir des lieux d’emploi. Enfin, pourquoi pas un « Commissaire à la revitalisation industrielle » ?
Enfin, Héritage Montréal estime qu’une stratégie de citation devrait être incluse dans l’exercice en cours et rapidement mise en œuvre de manière à maximiser la protection de ces ensembles.
7. Conclusion
En conclusion, Héritage Montréal croit que le patrimoine bâti et paysager est au cœur de la qualité de vie des citoyens. En préservant des propriétés et sites d’intérêt patrimonial, sources de l’identité et de la personnalité des quartiers et des villes, on assure non seulement le maintien de la vitalité et l’attractivité de ces milieux de vie, mais il en résulte une réelle création de valeurs culturelle, sociale, écologique et économique.
Le patrimoine industriel montréalais a longtemps été malmené et il est grand temps d’y remédier. Héritage Montréal salue donc l’initiative proposée concernant les ensembles industriels d’intérêt patrimonial exceptionnel et espère qu’elle s’arrimera à une réelle vision qui placerait le patrimoine industriel au cœur d’une stratégie globale et transversale, reconnaissant explicitement l’importance de son entretien, de sa protection, de sa mise en valeur et de sa requalification.
Il sera impératif d’accompagner cette vision d’un cadre réglementaire et financier cohérent, répondant à des objectifs ambitieux de maintien et de valorisation de ces précieux actifs et s’inscrivant dans un judicieux équilibre entre approches coercitives et incitatives. Ce cadre réglementaire et financier cohérent devra obligatoirement être appuyé par :
- La connaissance ;
- La sensibilisation et l’éducation ;
- L’expertise professionnelle et technique ;
- Les mesures incitatives ;
- les mécanismes de consultation ;
- Les outils légaux de protection et de valorisation ;
- L’accompagnement.
Finalement, Héritage Montréal offre son entière collaboration aux commissaires de la présente commission ainsi qu’aux services municipaux et aux propriétaires des ensembles industriels concernés par cette consultation.